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jeudi 12 janvier 2012

Telemann, Bach, Vivaldi et Haendel

Instant musical


Vous ne pourrez sans doute pas vous empêcher de penser au BWV 974 de Bach en entendant les toutes premières notes. Ou encore de trouver Telemann bien italien, ce qui se justifie ô combien, pour un concerto pour 4 violons si singulièrement vénitien, les 4 Saisons hantant littéralement l'oeuvre. Ou encore de songer à Haendel et à ses concerto grosso, ce qui est un tour de force au regard de l'absence de basse continue.

Harnoncourt (Mme, Alice) à l'un des violons; et Harnoncourt (Mr, Nikolaus) à la baguette, avec "sa" formation, fondée en 1953, le Concentus musicus de Vienne.

Ciselé, ascétique, équilibré, expressif.

Parfait.

Belle écoute!








jeudi 1 décembre 2011

Kempff, Bach et la sérénité


Si vous ne connaissez pas cette transcription unique et cette interprétation spécifique, laissez-moi simplement vous dire qu'en l'écoutant vous vivrez une expérience esthétique unique. De celles qui vous marquent et qu'on n'oublie pas.

Si vous la connaissez, vous savez qu'en l'écoutant vous êtes promis à un moment musical très rare. Fait de sérénité et d'extase musicale.

Si vous connaissez ce Largo qui est un sommet de l'art de Bach, mais dans une autre version, il vous faut commencer par oublier.

Oublier ce que vous avez déjà ressenti à l'écoute d'un largo d'un lyrisme fou et d'une merveilleuse et rassérénante tendresse, qui nous vient de Marcello et qui avait fasciné Bach il y a plus de 270 ans, au point de l'avoir intégré à son concerto BWV 1056.

Oublier même la double lecture pianistique et orchestrale admirable et sans doute définitive qu'en a faite Gould dans l'enregistrement historique de 1958 réalisé avec le Columbia Symphony Orchestra conduit par son complice Vladimir Golschmann avec lequel il a consigné pour l'éternité la quintessence des concerto pour clavier de Bach. (C'est ici et à 3:37 si vous voulez prolonger l'écoute: http://www.youtube.com/watch?v=tOKIHzd7sZM)

Oublier même tout ce que vous savez de Wilhelm Kempff le mozartien accompli et le Beethovenien tout à la fois impétueux et sensible; puissant et délicat. Toujours merveilleusement expressif et proche tant du compositeur que de ses auditeurs, dans une bienveillance très particulière.

Kempff n'est pas un "spécialiste" de Bach comme Gould peut l'être. Mais il a été fasciné par le lyrisme des oeuvres de Bach. Par la pureté absolue de la ligne mélodique que le compositeur savait inventer. Et déployer à travers une polyphonie d'une architecture et d'une richesse inégalées.

Nombreux sont les interprètes qui mettent l'accent tour à tour sur l'un ou l'autre. Comme s'il y avait à choisir! Gould avait parfaitement compris, mais Richter aussi, ou Nikolayeva, ou Argerich, qu'il n'y avait pas à choisir précisément. Tout Bach tient dans l'aptitude à tenir simultanément un motif musical d'une simplicité parachevée et donc d'une esthétique bouleversante quelle que soit l'intention, et une mise en oeuvre contrapuntique d'une rare complexité et d'une rigueur sans faille. Perdre de vue l'un ou l'autre, c'est nécessairement passer à côté de Bach.

Kempff le classique épris de classiques le savait parfaitement. Sa perception de l'univers intérieur de la musique de Bach était profonde, intime, presque charnelle. Comment donc, comme interprète, faire saillir cela, lui qui n'était pas un homme du baroque?
Par la transcription. Par le fascinant travail de transcription qui est à la fois exploration et re-création. Hommage et vision. Lecture et re-lecture. Révérence et enfantement.
Nous devons à Wilhelm Kempff quelques transcriptions pour piano absolument fulgurantes de Bach. Dont celle la Sicilienne du BWV 1031 et celle-ci, celle du Largo du BWV 1056 d'après Marcello.

Bach avait voulu traduire la tendresse, la paix, la douceur, la sérénité donnée ou retrouvée. Non pas une paix tranquille et superficielle ou béate, mais une sérénité contre et par delà tous les doutes, les toutes angoisses, toutes les souffrances intimes. Ce que Kempff a saisi avec une lucidité saisissante.

Aussi la transcription prend-elle le parti d'un tempo lent à l'extrême; d'une incroyable décomposition de la ligne mélodique réduite à sa plus simple expression, avec un jeu retenu (ritardendo) à l'extrême; d'un contre-chant parfaitement épuré, lui aussi à la limite du contre-temps dans lequel les graves sonnent avec une densité qui fait tour à tour presque peur ou pleurer; de la décomposition et de la simplification de toutes les ornementations. Comme s'il fallait que la musique dise le trébuchement de l'être, l'hésitation de l'âme, la vibration troublée côtoyant le bonheur possible.
Puis la sérénité qui vient peu à peu, au fur et à mesure du déploiement du motif, le mode majeur prenant progressivement mais jamais définitivement, délicatement, douloureusement parfois, le pas sur le mode mineur omniprésent.
Jusqu'à l'extase finale, toute en tension, après l'incursion en majeur à 2:55 - la paix entrevue, bien sûr - mais qui demeure imprégnée de ces mondes où l'âme peine à trouver son chemin. Voilà pourquoi c'est en mode mineur que l'opus se conclut, avec des notes qui restent suspendues. Car pour avoir le dernier mot, la paix devra toujours être reconquise. D'où le tremblement de l'être.

Ecoutez le silence qui suit. Il est encore tout habité de cette bouleversante et énigmatique tendresse.

C'est sans doute la double vertu du génie de Bach et du talent inouï de Kempff qui a su à travers cette transcription, montrer l'évident classicisme contenu dans la partition originale; et toute la grandeur du piano classique lorsqu'il s'empare, intimement mais avec une intelligence si profonde de la dualité matricielle et féconde de toute oeuvre baroque.

Ce n'est plus du Bach, tout en le respectant infiniment. Ce n'est pas du Kempff parce que Bach est là, totalement.

Et nous sommes portés par ce duo là jusqu'à l'extase.
Vous ne serez pas surpris d'être submergés par l'émotion, cette musique là traduisant comme presque jamais ce que nous avons de plus intime: la vibration de l'être.

Belle écoute et beau voyage intérieur!





jeudi 24 novembre 2011

Quand Scarlatti se fait espagnol sous les doigts de feu de Martha Argerich



Scarlatti, maître du baroque italien virtuose qui s'est joué et affranchi de la forme contrapuntique, alors dominante (tout en la maîtrisant), comme de la forme sonate (réduite a minima s'agissant du schéma thème / 2 reprises, sans autres complications formelles) pour faire preuve d'une inventivité hors pair sur le plan mélodique et harmonique.
Les sonates pour clavecin baroque de Scarlatti ou l'éloge du jaillissement du motif, de la richesse du rythme, et de la diversité des couleurs sonores.

Qui assimile dans cette éblouissante sonate K141 l'art espagnol de la composition, sa culture musicale, et le baroque italien.
Vous pourrez ainsi reconnaître la coloration spécifique donnée par la rythmique du flamenco; mais aussi une écriture musicale qui reflète magnifiquement la dynamique des percussions, essentielles à la tradition musicale ibérique.

Visionnaire, la partition de Scarlatti donne même à jouer le piano comme on jouera plus tard la guitare espagnole, qu'il ne pouvait pas connaître et sur laquelle il avait pourtant déjà anticipé.

La sonate elle-même, somme toute banale dans son architecture, n'est qu'une incroyable fulgurance d'un peu plus de 3 minutes. Toute la tension naît dans l'espace-temps d'un tempo très soutenu, d'un jeu constamment en quadruples croches qui va traverser les arpèges, les sauts, les traits, les trilles, dans une exploration sans limite de l'ensemble du clavier (écoutez la façon dont les mains se parlent et se répondent à chacune des extrémités de ce dernier). Le second thème, en mode mineur, plutôt théâtral, est parcouru et porté par une intensité allant crescendo avec des ruptures qui la renforcent.
Des dissonances, par accords plaqués, ponctuent l'oeuvre pour créer des déséquilibres harmoniques qui ajoutent à la tension, donnant naissance à une grande expressivité.
L'ensemble se révèle fascinant d'unité mélodique et harmonique alors que presque chaque mesure est à elle seule un sommet de virtuosité inaccessible à la plupart des pianistes, y compris des plus grands.

Quant à Argerich...
Commençant par un détours, on dira par exemple que Tharaud s'est essayé à l'interprétation de cette sonate. Vous la trouverez sur Youtube. C'est soigné, précis, beau, inspiré même.
Mais on est à cent lieues de la maestria d'Argerich et de son génie. Qu'on pourrait caractériser dans cette interprétation, notamment, par ceci:

L'oeuvre de Scarlatti a été écrite pour clavecin, s'agissant donc d'un instrument à cordes pincées. Et pourtant le compositeur napolitain entreprend ici d'assimiler, au sens strict, et d'intégrer un art musical essentiellement basé sur la percussion, dans lequel la rythmique, avec des scansions très marquées, est comme un véritable sceau musical. Les développements du flamenco postérieurs à la période baroque venant montrer à quel point, avec la guitare, la danse et ses claquements de mains, de pieds, de castagnettes, les percussions constituent le coeur même de cette forme esthétique.

Scarlatti avait donc réussi le tour de force de toucher à l'essence de la musique espagnole mais en étant contraint d'utiliser un instrument qui n'était pas fait pour.
Le piano arriva plus tard. Instrument fondamentalement de percussion lui, puisqu'il s'agit de cordes frappées.
Et Martha Argerich aussi, qui sait ici, dans une intelligence musicale sidérante, opérer immédiatement le lien entre la technologie de son instrument, la matrice esthétique de Scarlatti, et la structure rythmique et dynamique de l'oeuvre qui est le soubassement et la dimension de l'opus, l'harmonie et la mélodies elles-mêmes devant en résulter.

Martha Arguerich qui joue exactement comme il le faut le piano que Scarlatti ne connaissait pas, mais avait mentalement entendu et projeté afin de jeter un pont avec la culture musicale espagnole. Vous comprenez pourquoi les doigts des mains de l'artiste sont comme autant de petits marteaux, maillets, mais d'une vélocité et d'une intelligence organique insensée, qui réinventent la rythmique espagnole fusionnée à l'art de l'ornementation et de l'écriture baroque italiens.

Un défi duquel Argerich vient à bout avec une aisance et une expressivité à couper le souffle (très concentrée tout de même, comme vous pourrez l'observer).
Voudriez-vous être assuré que le pari musical était bien celui-là qu'il vous suffit d'écouter par exemple Asturias d'Albeniz: un compositeur espagnol portant aux nues dans la forme classique l'art espagnol de la percussion. La proximité entre l'oeuvre de Scarlatti et cette d'Albeniz est par moment presque troublante certaines ornementations et certains traits rythmiques étant exactement les mêmes.

Non contente de nous faire écouter les ibériques percussions, Argerich... danse!

Observez et écoutez (car elles s'entendent) les claques qu'elle inflige au clavier qui sont comme les postures marquées et presque autoritaires que prend la danseuse.
Observez et écoutez la façon dont les notes sont comme des petits pas, ou des pas glissés, ou des pas piqués, et par extension toute la gamme de l'esthétique de la danse. Ce ne sont plus des mains sur un clavier, ce sont des pas sur une piste!

Et c'est pourquoi la restitution de l'intention de Scarlatti est aussi splendide. Mais le tout n'est pas de l'avoir compris (ce qui est le cas de Tharaud, pour y revenir). Encore faut-il pouvoir le faire, et le tenir comme une intention durant les 3 minutes de l'exécution. Ce qu'Argerich fait, ici au sommet de son art, puisque l'enregistrement est de 2008 et que "Martha Lionne" n'a plus rien à apprendre ni à parfaire, qui déploie son génie en toute simplicité et évidence.

Wagner a dit de l'Opéra qu'il s'agit d'un "art total". La sonate, portée à un tel degré d'incandescence peut aussi se révéler une "forme totale". C'est du moins ce que ce Scarlatti "espagnol" de la sonate K141, et l'indomptable et fascinante pianiste argentine donnent à entendre pour notre plus grand bonheur.