L'Elysée est "consterné" et le Président s'apprête à téléphoner à son homologue allemand (la belle affaire!), les grecs étant taxés, même en termes diplomatiques, de "fous dangereux"; Mmes Merkel et Lagarde, l'Allemagne et le FMI donc, sont à la fois "stupéfaites et furieuses". Les Marchés expriment leur colère, bien plus que leurs craintes, en dévissant dès la nouvelle connue:
Les Palais sont en feu; les Chancelleries sont en crise; les rédactions exultent (le dieu audience) et sont terrifiées; les instances européennes sont en état d'alerte maximal (BCE, Conseil, Commission, FESF); les instances internationales enchaînent les réunions de crise (FMI, Banque Mondiale); de nombreux citoyens en France et ailleurs deviennent dans l'instant des Ministres de l'Economie et des Finances, voire des Premiers Ministres pour dénoncer la prétendue irresponsabilité du dirigeant grec.
Comment Papandréou a-t-il pu avoir l'outrecuidance ne serait-ce que de projeter, et a fortiori de décider et d'annoncer, de faire accepter par le peuple grec lui-même un accord conclu ailleurs pour son bien, mais qui va déterminer son présent et son avenir?
Comment un représentant démocratiquement désigné a-t-il pu avoir l'audace de décider sans en référer à la Troïka, et à l'ensemble des nations, de soumettre à un, à son peuple souverain, celui là même qui lui confère sa légitimité, un plan dit "de sauvetage", mais de sauvetage de quoi et de qui exactement, qui porte sur rien moins que la mise sous contrôle direct de son économie et de sa politique budgétaire (fait unique en Europe), la réorganisation forcée de son système bancaire qui va se traduire par une nationalisation, l'apurement d'une dette qui reste encore pharaonique et disproportionnée pour 120% du PIB compte-tenu des ressources, et surtout, qui ne dit pas un mot, un seul, des marges de manoeuvre budgétaires qui pourront être utilisées non pas pour payer des créanciers, mais pour retrouver le chemin de l'indispensable croissance?
Comment un chef d'Etat responsable, devant vivre et lui-même imposer à son pays au jour le jour depuis des années, sous couvert des décisions imposées même si négociées, comme relevant de la saine gestion, les conséquences économiques, sociales et maintenant civiles d'une austérité jamais égalée en Europe, peut-il ainsi poser en principe que les enjeux sont tellement importants qu'ils imposent que le peuple souverain décide lui-même à propos de son destin?
Comment après des jours et des jours à voir le pacte social qui fonde l'existence démocratique même de la Grèce être non plus attaqué, mais littéralement voler en éclat sous les coups de boutoir hérités des remèdes insoutenables en termes d'austérité imposés par le maintien d'un endettement qui sert, non pas la Grèce mais les appétits spéculatifs des marchés et des grandes banques européennes y compris lorsque ces appétits sont devenus mortifères pour les comptes de ces mêmes acteurs au point qu'il faille les sauver, eux- comment le représentant légitime d'un peuple dont le lien social est dans cet état là, symbolisé par des centaines de milliers de manifestants dans les rues, nombre ne cessant de croître, et des grèves paralysant toute l'économie, a-t-il pu avoir la lucidité de penser que si une seule chose devait être sauvée et préservée en premier lieu, c'était précisément ce pacte social qui permettra d'affronter les défis du présent et de l'avenir et de consentir les sacrifices utiles?
Comment un gestionnaire avisé, qui ne sait que trop bien que les Etats (prétendument amis) et les (leurs) banques ayant suffisamment spéculé sur et contre la Grèce, l'heure était venue pour les rapaces de la finance non pas de "prendre leur part de la dette" en n'assumant "que" 50% d'effacement, mais d'assumer leurs responsabilités passées du prix des pertes consécutives, gigantesques, à due concurrence (ce même gestionnaire sachant parfaitement par exemple que l'on a effacé 80% de la dette odieuse de l'Irak, 80% de la dette odieuse du Pérou, etc), l'économie grecque étant exsangue tant les intérêts déjà versés auront été pharaoniques sans que la situation de la Grèce, elle, ne connaisse la moindre embellie et surtout ne dispose de la moindre perspective de redressement rapide- comment ce gestionnaire là, qui avait pourtant prévenu explicitement tous les européens dès le Jeudi 27 Octobre au matin en déclarant que, je le cite, "On a donné à la Grèce un cachet d'aspirine; alors qu'il aurait fallu un traitement de choc", peut-il à présent être rigoureux et logique à ce point qu'il estime que l'accord intervenu ne réglant rien de façon pérenne sinon les problèmes d'équilibre financier des autres Etats européens et de leurs banques, il doit non pas seulement rendre les grecs pleinement responsables de leur destin, mais aussi mettre les Européens, tous les Européens, Etats, Banques, Instances, et au-delà, face à leurs responsabilités de telle sorte que ce que que le peuple grec aura choisi en toute connaissance de cause, deviendra opposable à tous?
Comment ce gestionnaire et négociateur doué peut-il, alors qu'on met son peuple au pied du mur, sans aucune certitude que la Grèce pourra se redresser, mais avec celle, suffisante pour le moment au yeux des négociateurs cyniques et/ou au petits pieds de France ou d'ailleurs, que la Grèce pourra continuer de s'effondrer en payant des intérêts exorbitants sans aucun regain économique- comment ce négociateur là peut-il avoir l'audace d'être parfaitement transparent avec son peuple et avec le monde en décidant que ce n'est pas dans une obscure salle de négociation à Bruxelles que le destin d'un Etat doit se jouer mais sur la place du monde, les Grecs décidant de mettre en oeuvre un plan de sauvetage dont aucun chef d'Etat européen, aucune instance supranationale et internationale, ne pourra dire après, s'il échoue, et le négociateur clairvoyant sait très bien qu'il va échouer parce qu'on a méthodiquement "oublié" le volet croissance, qu'on "ne le savait pas", et que "c'est la faute de la Grèce"?
Comment ce négociateur roué peut-il avoir l'audace, par l'annonce de ce référendum démocratique et transparent à la veille d'un G20 où tout ne sera que rapport de force, d'anticiper sur un échec plus que prévisible d'un plan de sauvetage déséquilibré, et de contraindre ainsi, sur la place publique, les autres Etats soit à se pencher à présent, sans différé aucun et donc dès le G20, sur le volet croissance d'un plan qui doit être sérieusement amendé, soit à courir le risque que le futur échec du plan de sauvetage de son pays ne soit montré comme étant imputable à la Troika et à l'Europe elle-même, la décrédibilisant définitivement?
En définitive Papandréou pointe de façon cruelle mais salutaire, avec l'annonce de ce référendum, toutes les failles de l'Europe actuelle:
La construction européenne a été confisquée par les exécutifs; Papandréou redonne la parole à ceux qui sont la source ultime de la légitimité du politique. Y compris et surtout quand les enjeux sont énormes.
La construction européenne se fait au mépris de la souveraineté par glissement technocratique des prises de décision; Papandréou remet la souveraineté au centre de cette construction.
La construction européenne signifie par trop édifice financier coupé des réalités économiques, sociales et civiles, au mépris des pactes sociaux fondateurs des démocraties qui viennent s'y coordonner; Papandréou remet la décision financière en perspective avec l'histoire de son peuple et donc de nos peuples.
La construction européenne se fait de façon déséquilibrée entre les grands acteurs financiers qui sont toujours gagnants (la recapitalisation des banques) lors même que les peuples sont toujours perdants sous forme d'une austérité devenue non plus une exception, mais un mode de fonctionnement pour une récession annoncée; Papandréou rappelle que l'économie est faite pour les peuples et pas l'inverse, en laissant son peuple apprécier et décider de ce pour quoi il veut bien consentir des efforts majeurs sous le coup de l'austérité.
La construction européenne se fait toujours par petits pas, au pied du mur, voir la tête dans le mur comme à présent, en invoquant (comme c'est facile dans un Cabinet de Ministère ou de Présidence) la ruse de l'histoire qui fait aboutir le politique par l'économique, les peuples et les individus payant dans l'intervalle du prix de leur existence même cette incurie et cette imprévoyance; Papandréou donne une leçon d'Europe et de politique exemplaire à ses homologues en leur rappelant qu'un peuple et que l'Europe elle-même a besoin de regarder plus loin que le prochain G20, parce que gouverner c'est prévoir. La Grèce doit regarder son histoire, décider dans le temps présent de son histoire, sans pour autant être soumise au calendrier de l'élection présidentielle française, ou à celui des élections allemandes, notamment.
La construction européenne doit tenir compte de chacun de ses membres, solidairement et conformément aux valeurs qui la légitiment et la fondent, ou perdre sa raison d'être; Papandréou souligne à quel point on aura mal tenu compte de la solidarité européenne, à quel point l'accord conclu est trop limité et ruine cette solidarité, et demande à son peuple de se prononcer pour savoir s'il estime que cette Europe là vaut la peine, en même temps qu'il impose aux autres Etats une question centrale: Quelle Europe voulez-vous? Une Europe solidaire ou cynique?
Croira-t-on ce brillant homme d'Etat, au regard de ce qui précède, suffisamment limité intellectuellement, pour vouloir détruire par un chantage mesquin ce qu'il a si chèrement obtenu à Bruxelles dans la nuit du 26 au 27 octobre? Je souris face aux réactions des donneurs de leçon de l'Elysée, de Bonn, du FMI, ou d'ailleurs. Je souris encore davantage lorsque je lis ici ou là que "Papandréou détruit l'Europe".
Mais enfin, ne voyez-vous pas que Papandréou donne à tous une magistrale leçon d'Europe?
Qu'il force les petits gestionnaires à s'interroger sur un méthode de construction de notre réalité européenne qui tienne compte de la souveraineté: celle des peuples et celle des Etats?
Qu'il met les mêmes petits gestionnaires face à leur responsabilités s'agissant de leurs constructions économiques et financières (sachant que le fonctionnement du FESF, pire que le pire de ce qui a entraîné la crise des subprimes- n'a toujours pas fini d'être négocié) et de leurs viabilité dans le temps au delà de leurs petites échéances électorales mesquines, fussent-elles présidentielles?
Qu'il force les acteurs et les peuples à se demander si l'Europe, l'UE, le Conseil, la Commission, la BCE, le FMI, le FESF sont au service des Etats ou si c'est, par une redoutable perversion, l'inverse?
Qu'il contraint les dirigeants européens à cesser d'imposer (parfois même en contournant par la voie parlementaire l'expression de l'opinion de leur propre peuple telle qu'elle s'est pourtant exprimée par voix référendaire), pour être obligés de descendre dans l'arène afin de convaincre leurs citoyens et leurs opinions publiques, ce qui est certes beaucoup plus complexe que convaincre une délégation de négociateurs à Bruxelles ou à Cannes pour un énième G20 inutile, mais qui donne autrement plus de force et de stabilité à l'Europe ainsi construite?
Mais enfin, amis et citoyens européens qui tirez ce matin à boulet rouge sur Papandréou, prétendu "destructeur de l'Europe", ne voyez-vous pas la contradiction dans laquelle vous vous enferrez?
Hier, vous hurliez que l'Europe n'est pas assez démocratique, que vous êtes las d'une Europe financière étrangère aux préoccupations des peuples, que vous ne voyez que trop bien les défauts d'une Europe qui ne pense pas son action dans l'histoire et au service des peuples et des citoyens, que votre parole citoyenne est confisquée, que votre nation disparaît à chaque négociation pour être diluée dans un mécanisme économique global et aveugle.
Et là, lors même qu'un chef de l'Etat met tout le monde face aux responsabilités et aux enjeux de façon démocratique, vous poussez des cries d'orfraie. Il faudrait sans doute gagner en cohérence!
Quant à ceux d'entre vous qui disent que "l'Europe paye pour la Grèce", de grâce! Informez-vous ailleurs qu'à la propagande officielle, et regardez l'Europe dans sa dimension historique. La France ne subvient pas plus à ses besoins, pas plus que l'Allemagne, l'Italie, le Portugal, l'Espagne, etc., tous endettés à plus de 80% de leur PIB et quoi qu'il en soit très très loin, mais alors, infiniment loin des normes prévues par le pacte de stabilité.
J'entends également par anticipation les critiques adressées à un politique qui chercherait à assurer son fauteuil, son mandat et à préserver des critiques à venir. La ruse de l'histoire, car il y en a bien une, est là précisément. Qu'un homme politique pris par les contraintes de son mandat, permette, ou pas, mais il a déjà réussi, à l'Europe comme à la Grèce de dire ce qu'elles veulent ou non au sujet de leur propre destin.
Papandréou est un grand homme d'Etat et un grand européen, qui nous force tous à nous poser, et pas seulement le peuple grec, la question de savoir non pas seulement si le pseudo plan de sauvetage qui n'aura par ailleurs pas duré une semaine (quel succès pour l'hôte de l'Elysée!), est acceptable ou non pour le peuple grec, mais quelle Europe nous construisons; quelle Europe nous voulons; quelle méthode est la bonne pour cette construction là, dans une économie mondialisée.
L'Europe, et pas seulement le peuple grec, répondra comme elle l'entend. Mais ce questionnement, dans ce qu'il a de radical, a le mérite de ramener tous les acteurs à l'essentiel. Et en ce sans d'éviter à l'Europe de se leurrer, ou de se perdre, ce qui revient au même.
Faut-il rappeler que la démocratie est née en Grèce? Singulier pied de nez de l'histoire, ou rappel majeur, que ces interrogations essentielles qui touchent à la nature démocratique même de l'Europe, surgissent à la faveur du questionnement démocratique annoncé d'un chef de l'Etat grec à l'adresse de son peuple.
De toute évidence, la Grèce n'a pas fini de nous donner des leçons de démocratie.
![]() |
| Capture d'écran du site lemonde.fr |

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Vous avez la parole!